Le site d’Acoua livre de nouveaux secrets

« Si nous voulons connaître notre Histoire, il faut fouiller le sol », glissait un représentant de la mairie d’Acoua accompagné de son DGS ce vendredi. Ils venaient contempler et se faire expliquer les dernières découvertes de l’équipe de fouilles. De quoi conforter le leadership de Mayotte en matière de cohabitation des religions.

C’est la 7ème campagne de fouilles à Antsiraka Boira, la zone funéraire d’Acoua. Depuis le 1er mai et jusqu’au 24, ils sont 5 à avoir repris pinceaux et truelles autour de l’archéologue Martial Pauly. Marine Ferrandis connaît ce chantier sur lequel elle œuvre depuis 2013, mais pour les autres, Cindy Causse, Jacques, Flore Diverrez, il faut faire avant tout avec la chaleur, « la première semaine a été difficile ! ». Une des bénévoles Corine Soumaila, qui a répondu présente à l’appel de la Direction des Affaires culturelles du ministère de la Culture, était sur le site. C’est la DAC qui finance l’ensemble des fouilles.

Mais ils sont tous comblés par les découvertes de ces derniers jours. Pour rappel, c’est en s’interrogeant sur l’alignement en quinconce de dalles en surface que Martial Pauly a jugé nécessaire d’effectuer une prospection sur cette partie de la forêt, entre le village et le lagon. Ce qui a permis de mettre à jour en 2013 six sépultures d’enfants, puis, par la suite d’adultes. Les défunts étaient pour la plupart accompagnés de perles qui permettent de dater la nécropole médiévale d’Acoua autour des années 1100-1250.

L’orientation des corps diffère d’une sépulture à l’autre, et la présence de parure permet de penser que si le rite funéraire était d’inspiration musulmane, il met en évidence d’autres pratiques sans doute antérieures. Les scientifiques en ont déduit qu’un syncrétisme (mélange de différents cultes) prévalait alors à ce moment là à Mayotte.

Un des secrets du filage du coton dans la tombe

Les découvertes de ce mois de mai viennent plus que conforter cette hypothèse. Car face à la compréhension de l’Histoire de Mayotte et de sa région qu’ont apporté ces découvertes, l’archéologue a proposé d’étendre la zone de fouille pour cerner l’organisation de l’ensemble funéraire, « on suppose que l’ensemble du replat a été utilisé comme cimetière », indique-t-il.

Les sépultures découvertes sont celle d’un enfant très jeune, aux côtés d’adolescents ou de jeunes adultes. Des perles apparaissent là encore autour du cou, et entre les fémurs, « les restes d’un pagne vraisemblablement », et sur les deux squelettes les mieux dégagés, une petite fusaïole, utilisée pour le filage, a été placée dans la main droite : « C’est un disque percé au centre pour y placer un bâton, ce qui correspond à la culture principale de cette zone qui était le coton », décrypte Martial Pauly.

Autre indication, ces squelettes étaient inhumés dans des cercueils en bois qui ont laissé une trace sombre sur la terre, une pratique qui n’était pas de rite musulman, mais plutôt « un héritage protomalgache », des débuts de la civilisation malgache.

Une dentition qui parle

Et les squelettes vont livrer un scoop : à l’étude de leur dentition, il apparaît nettement que les incisives sont limées en pointe, « comme dans certains groupes traditionnels au Mozambique, c’est la première fois qu’on l’observe ici », rapporte Martial Pauly qui a du mal à cacher le bonheur que lui procure cette découverte. Ces deux sépultures sont un peu à l’écart des autres.

Il émet deux hypothèses : « Il peut s’agir de personnes de passage qui ont été enterrées ici, ou alors, de pratiques encore plus anciennes à Mayotte. » Nous sommes peut-être en présence de femmes arrivées d’un autre territoire, mais assimilées, « éventuellement mariées à des locaux ». Ces découvertes mettent aussi au jour une évolution progressive vers l’islam, « on peut penser à un choix de la conversion, sinon il y aurait eu rupture. »

Autre enseignement, « nous voyons un adulte inhumé au centre, avec des enfants autour, donc, on avait planifié cette disposition dès le départ. » Ce qui interroge sur les raisons du décès, et sur l’appartenance à une même famille « ou à un clan », des squelettes retrouvés.

Perles Mahoraises à l’Institut du Monde Arabe

Les découvertes de Mayotte s’exportent : « L’année dernière, nous avons découvert 80 perles cornalines (pierre semi-précieuse agate de couleur rouge, ndlr), qui viennent du nord-ouest de l’Inde. Elles sont exposées actuellement à l’Institut du Monde Arabe à Paris. » Sur ce site, ce sont 20.000 perles qui ont été découvertes, « dont 7.000 l’année dernière. »

Ces découvertes nous apprennent beaucoup de Mayotte, de son Histoire, des échanges avec sa région, « nous ouvrons des pans entiers de l’Histoire de Mayotte, de Madagascar et de l’Afrique de l’Est. » Dans ce pays, seules des tombes musulmanes ont été découverte pourtant, « parce qu’on n’a fouillé uniquement dans les zones urbaines. Dès qu’on va s’éloigner, on pourrait y trouver d’autres rites. »

Ces dernières découvertes sont encore la preuve pour Martial Pauly que Mayotte montrait déjà l’exemple en matière cultuel, « elle est la première dans toute la zone, à présenter ce syncrétisme, ce mélange des rites. »

Anne Perzo-Lafond
Le Journal de Mayotte

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