Mayotte, ensorcelée ou ensorceleuse ?

Regarder la société par le biais de ses croyances et tenter de comprendre comment elles la structurent, voilà un éclairage nouveau proposé par Mathilde Heslon, jeune doctorante du laboratoire Ex TEPSIS à l’Ecole des Hautes Etudes en sciences Sociales.

Les travaux de l’universitaire intitulés « Ethnologie des pratiques et savoirs de l’infortune à Mayotte des années 70 à la départementalisation », sont le fruit de connaissances livresques pour l’instant, elle ne s’en cache pas. Arrivée depuis 6 mois seulement à Mayotte, Mathilde Heslon va mener un travail de terrain après avoir lu les auteurs qu’elle a jugés référents dans ce domaine, « quelqu’un comme Michael Lambek a passé plusieurs années sur le territoire ».

Le curieux terme d’ « infortune » de son titre ne manquera d’étonner, « on peut le traduire par misère ou malchance », il s’agit de qualifier nos revers dont nous cherchons la cause, parfois dans le ciel, « Inch’Allah » qui a son pendant en occident « Mais qu’est ce que j’ai fait au bon Dieu ?! », mais aussi, dans le « mauvais œil », ou le sortilège que vous aurait jeté la voisine qui vous soupçonne d’avoir séduit son mari.

En gros, sommes-nous à Mayotte dans une société rationnelle ou bien d’esprits ? Un peu, beaucoup, passionnément… ? C’est essentiellement les travaux de Michael Lambek qui vont servir de base à la conférence, ainsi que ceux de Sophie Blanchy et Sophie Bouffart.

« La lutte du pauvre, c’est Dieu qui la mène »

Le principe de départ de l’ethnologie est d’une tolérance à tout crin, puisqu’on « ne juge pas », « nous prenons toujours au sérieux nos interlocuteurs », quel que soit le degré de rationalité que nos propres critères perçoivent.

La notion d’infortune n’est pas récente, déjà l’anthropologue britannique Evans-Pritchard l’avait utilisé en 1937, ce qui lui permet d’avoir du recul pour décréter que « le problème d’infortune n’est pas inhérent à l’individu mais lié à toute une société et à son fonctionnement ». Nous sommes donc plusieurs dans le malheur, ou du moins, à en trouver une explication commune.

Elle prend plusieurs formes : la malchance, que certains expliquent par « le bon vouloir de Dieu, les djinns ne sont que des intermédiaires », ou la misère sociale et matérielle, « où Dieu tient là aussi une place importante. ‘La lutte du pauvre, c’est Dieu qui la mène’, cite Mathilde Heslon, « c’est à dire qu’il faut s’en remettre à Dieu quand on est pauvre, et que les riches ont tendance à s’en détourner », et enfin, la maladie mentale ou physique.

Un poulet au mauvais œil

Pas besoin d’aller bien loin pour en chercher les causes, au nombre de 3 : la sorcellerie, les esprits ou la maladie pure et simple, pour laquelle on va invoquer Dieu. « La sorcellerie s’entend dans son sens négatif, et émane la plupart du temps d’un fundi cosmologue. Il peut proposer une offrande de ‘sari’, un paquet de choses nocives où est écrit le nom de la victime, qui est attaché autour du cou d’un poulet que l’on va sacrifier, avant de tremper le sari dans son sang. C’est ensuite le fundi spécialiste des rituels de possession qui va désenvouter », à chaque foundi son rôle donc.

Les esprits étudiés ici sont mauvais, que ce soit le « shatwan », « souvent une histoire de jalousie entre femmes » pour lequel il faut « pratiquer un exorcisme », ou le « masera », un esprit nocturne et malfaisant qui rend les gens fous ».

Avec tous ces esprits, on finirait presque par se sentir mal. Pas d’inquiétude, nous avons les antidotes pour contrer l’infortune. Ceux qui préfèrent avoir recours à la sorcellerie, peuvent utiliser du « gwena », du noir de fumée obtenu en brûlant de l’encens, ou un « hitzi », « un grigri constitué de versets du Coran cousus dans un sachet de tissu », ou encore un « swadaka », un sacrifice. Mais il y a aussi l’exorcisme : « Il faut trouver un foundi qui ait des ‘patros’ pour être efficace. »

Des situations de crise solutionnées

La limite entre les soins, l’exorcisme et le recours aux esprits ou aux prières n’est pas franche. « Une femme, malade depuis 6 ans avait eu recours en vain à de nombreux traitements médicaux. En deux semaines, elle fut soignée par un foundi, grâce à des ingestions et des bains de plantes, en échange d’offrandes de poulets, de riz blanc, etc. A l’origine de son mauvais sort, probablement sa sœur. »

Ces rituels peuvent être pratiqués par des gens croyants, mais nous ne sommes pas loin alors de l’animisme. Ceux qui ont uniquement recours à la religion réciteront des « duas », des textes islamiques sacrés. Un cadre du conseil départemental avait ainsi obtenu réparation de ses agresseurs après qu’il les ait menacés d’une « dua ». Jusqu’à quel point le territoire est perméable à ce genre de menace ? Et jusqu’à quand ? C’est justement ce qui sera intéressant de ressortir d’une étude plus poussée.

Recul de la sorcellerie

Si rien n’a marché, il vous reste l’hôpital, « la dernière possibilité. La mise en place du service de santé mentale en 2001 a apporté d’autres réponses à l’infortune », explique laconiquement Mathilde Heslon.

A la veille de débuter ses études de terrain, elle note que la sorcellerie est de moins en moins présente à Mayotte, « la prise en charge de ‘l’infortune’ se fait par les travailleurs sociaux, on voit donc que la misère est en cause. »

« La sorcellerie est-elle liée à une société qui va mal, qui perd ses repères ? » interrogeait un participant, a demi-validé par l’universitaire, « oui, c’est clair que ce sont des tensions qui émergent ».

On peut plutôt penser que ces pratiques vont s’estomper avec la modernisation de la société, comme ce fut le cas en métropole où les gousses d’ail et l’exorcisme font quasiment partie du passé. Mais une société moderne est-elle une société qui gagne des repères ?… pas sûr. La sorcellerie aurait donc de beaux jours devant elle !

Anne Perzo-Lafond
Le Journal de Mayotte

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