Mayotte mardi 10 mars 2020

Tribune – “Mayotte : Entre présent contesté et avenir compromis”

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“Selon les dernières projections, la population de Mayotte oscillerait entre 500.000 et 700.000 habitants d’ici à l’horizon 2050. Comme le montrent ces chiffres, la croissance démographique à Mayotte restera exceptionnellement forte et implique dès aujourd’hui de grands défis. Elle est aussi complexe tant l’immigration en est une composante majeur dans son évolution. De fait, quelles que soient les hypothèses d’évolution future que l’on retiendra, cette croissance démographique devrait nous interroger à double titre. Ses effets sur le développement économique et social, et sur les conditions de vie de la population constitueront à l’évidence des éléments du devenir du territoire.
Sous-estimée ou sous-évaluée, cette croissance démographique ne sera pas sans conséquences. Mal maîtrisée, c’est l’ensemble de notre modèle de société post-département qui pâtira.

Les facteurs affectant notre mode de vie, les performances de notre économie et notre système éducatif sont déjà visibles : le caillassage des bus scolaires, les violences aux abords des établissements scolaires et les agressions tout azimut envers les citoyens et les dégradations des biens. On peut citer aussi le nombre sans cesse croissant de la population carcérale, de la démographie scolaire et de la hausse des dépenses de santé, la surcharge de l’hôpital, des dispensaires et des PMI.

La démographie de Mayotte est singulière tant par son héritage historique que par sa dynamique. Historiquement, la croissance démographique représentait une force, un atout pour la société. L’enfant occupait une place centrale dans la vie de la famille et dans le village. Il était un élément du village, appelle « papa » tous ceux qui ressemblent à celui-ci, « mère», celles qui lui ressemblent. Elément du groupe, il recevait l’éducation de ses parents et du village. La vie du ménage mahorais traditionnel monogamique ou polygamique était dans une très large mesure conditionnée sinon déterminée par la possibilité ou l’impossibilité d’avoir des enfants. La femme qui n’avait pas d’enfant était mal vue et elle-même déployait tous les moyens, dépensait toute sa fortune en consultations, soins et traitements divers auprès des Foundis dans le but de pouvoir enfin en avoir. La maternité préoccupait le mari comme la femme, les époux comme leurs parents, ceux-ci comme la communauté entière. L’enfant était désiré. Il était « un bien commun » à tous.

« On abandonne un enfant comme on abandonne sa poubelle »

Issihaka Abdillah revient sur les différentes étapes qui font grandir l’enfant, sans doute à reconceptualiser

Dès que l’enfant était assez grand pour sortir de la maison familiale, son éducation était dans une large mesure l’affaire de tous. Tout d’abord à l’âge des « commissions », l’enfant se voyait très naturellement appelé et envoyé par un adulte quelconque, un aîné réaliser une tâche, porter un message à une tiers personne. L’enfant était grondé en cas d’impair, corrigé par un rappel aux règles de la société ou au contraire, conseillé, consolé, vengé ou récompensé par l’adulte ou l’ainé. Tout au long de sa croissance physique et de son développement psychique et intellectuel, l’enfant était ainsi suivi par l’ensemble de la collectivité, de façon directe ou indirecte.

Dès l’âge de six ans, l’enfant commençait à participer, sous forme très variées et en rapport avec ses capacités, à l’activité productrice, lui incombaient aussi toute une série de tâches à l’échelon de l’économie familial. Tout au long de son évolution, l’éducation de l’enfant était dictée à la lumière d’un proverbe africain qui dit : « L’enfant n’est l’enfant de personne, il est celui de tous ». Dans ce contexte, il ne connaissait ni carence affective, ni solitude, ni rejet ou abandon, ni crise d’éducation. L’école publique moderne n’était pas en opposition ni avec l’éducation traditionnelle encore moins avec le Chiyoni. Elle était véritablement respectée car complémentaire de l’éducation traditionnelle. Elle était un vrai vecteur d’intégration professionnelle.

Aujourd’hui, force de constater que de nombreux enfants mahorais ou vivant à Mayotte évoluent dans des familles où les valeurs traditionnelles ont disparu car la société mahoraise est sapée dans ses fondements essentiels. La démographie devient un fardeau, un danger au demeurant un « monstre silencieux ». Notre société est dans une mutation négative sous la pression d’une modernisation mal maîtrisée. On abandonne un enfant comme on abandonne sa poubelle. Dans ce contexte, en opposition totale aux valeurs traditionnelles mahoraises, l’enfant connait dès son jeune âge, carence affective, solitude, rejet ou abandon. La moindre erreur ou déviance, devient l’occasion de stigmatisations et de clichés. Et de lui rappeler allégrement ses origines : « Enfants de clandestins, d’étrangers, de telles ou telles familles ou telles origines », pour dire qu’ils ne sont pas bien nés ou qu’ils ne sont pas d’ici.

Une jeunesse peu formée mais pleine d’espoir

Un poids énorme pèse sur les associations de quartier qui forment cette jeunesse prompte à se mobiliser

Les nouvelles normes éthiques, politiques, sociales, religieuses et culturelles, très éloignées des valeurs léguées par notre histoire ont profondément contribué à la transformation de la société traditionnelle mahoraise. La famille traditionnelle mahoraise a disparu pour faire place à une famille contemporaine hybride et déstabilisée. L’enfant est tiraillé entre deux cultures elles-mêmes en conflit remettant en question les rôles des uns et des autres. Il est « dangereux » de vivre entre deux cultures sans une bonne maîtrise de la sienne. L’enfant, jadis, élément du groupe, de la communauté est devenu strictement  «  enfant de l’autre et ensuite celui du « procureur ou du juge ». L’enfant maillon du chainon économique familial est devenu un fardeau. L’enfant éduqué par la communauté, est insuffisamment éduqué par les institutions. L’enfant grondé, corrigé, rappelé aux règles de la vie en société, conseillé, consolé, récompensé est craint.

Dans les sociétés industrialisées, la croissance démographie et singulièrement la jeunesse sont un atout. Elles sont rattachées à des valeurs d’espoir car les jeunes sont les forces de l’avenir. A Mayotte, la jeunesse est en crise et suscite des craintes. Elle cristallise les stigmatisions, les clichés : la délinquance, l’alcool, la drogue et la violence. Mise à l’index dans les discours officiels et les représentations collectives comme une catégorie dangereuse, la jeunesse urbaine, périurbaine ou rurale est aujourd’hui placée dans les discours au premier rang dans les politiques de répression et érigée en bouc-émissaire de notre crise sociale.

La jeunesse s’interroge, interroge la société que nous lui avons proposée. Elle a des questionnements nécessairement sans réponses adéquates, et les politiques publiques proposées n’apportent pas plus de réponses et de certitudes. Un jeune apparaît de plus en plus comme un « délinquant » potentiel à contrario d’une valeur d’espoir, d’une force.

On oublie qu’une très large part de cette jeunesse est peu éduquée, peu scolarisée, insuffisamment formée et, est en quête d’argent et de travail, et qu’elle cache au fond d’elle une ambition, un espoir, des envies et un « dream ». Ici la jeunesse devient l’ennemi contre lequel l’ordre social doit se prémunir. La société réclame plus de gendarmes, plus de policiers à chaque coin de rue et s’il le faut mieux armés. On parle moins de l’école et de la qualité de ses enseignements, on parle moins de mesures d’intégration et d’inclusion, on parle moins de dispositifs de formation qualifiante, moins de mesures d’employabilité, d’insertion professionnelle et d’emploi. La pauvreté urbaine, périurbaine et rurale est visible à l’œil nu et s’est prodigieusement aggravée depuis le début de la décennie 2010. Elle nourrit la délinquance juvénile dans les rues, les quartiers : vol, prostitution, agression, vagabondage, consommation d’alcool et de stupéfiant, trafic de drogue. La jeunesse conteste un modèle de société qui ne lui a pas fait place.

Assoir une vraie politique de planification familiale

Mener une politique incisive de régulation des naissances

La question de la délinquance juvénile et sa prise en charge institutionnelle par l’Etat à Mayotte pose diverses difficultés d’approche. Pour la cerner, il convient de placer Mayotte dans sa réalité et dans son environnement immédiat :
• L’indépendance économique et sociale des Comores proclamée en 1975 est un échec qui a eu le don de jeter des milliers de gens sur le chemin menant à Mayotte à la recherche d’une vie meilleure. Cela n’est pas sans conséquence sur la démographie, l’organisation de notre système éducatif tant sur le plan du calibrage et du dimensionnement des moyens que sur le plan de la qualité des enseignements. Notre système crée beaucoup des « laisser pour compte » malheureusement et la société dispose de peu de mesures intégratives et inclusives. L’échec de l’indépendance des Comores entraînera celui de la départementalisation de Mayotte. Un grand défi se dresse alors devant nous pour redresser sans tabou une situation déjà mal engagée.
• Mayotte est le seul département français à l’entrée du canal de Mozambique et de ce fait, elle constitue la seule porte d’entrée pour l’Afrique de l’Est sur le territoire français bien sûr mais aussi, de par son statut de RUP, elle est aussi la porte par laquelle le migrant à la recherche d’asile politique ou économique atteint le territoire européen à l’instar des îles italiennes de Lampedusa. Mayotte est aussi la première porte d’entrée en Occident. Cette situation est à la fois un atout pour le développement de Mayotte mais constitue aussi une source d’inquiétudes.

Cette position engendre plusieurs effets :
• Croissance démographique galopante et non maîtrisée avec toutes les conséquences que cela engendre,
• Absence de politique de planification familiale,
• Système scolaire et sanitaire au bord de l’asphyxie,
• Occupation anarchique des terres et des espaces, bidonvilisation,
• Squattérisassions, confiscation des biens fonciers publics et privés,
• Augmentation d’actes délictueux, prostitution, vol et violence,
• Dérèglement de l’appareil productif formel,
• Crise sociale et monté de la xénophobie et du racisme,
• Dégradation de l’environnement naturel et crise écologique,
• Radicalisation religieuse,
• Manque d’attractivité de notre territoire.

La prise en charge institutionnelle de la délinquance à Mayotte impose d’aller à la rencontre de cette jeunesse « délinquante » pour nous rendre compte de son monde, de son univers, de ses interrogations et ses questionnement, ses envies, ses espoirs et ses rêves sans tabous et préjugés en faisant fi de ses origines et de sa nationalité, sa condition sociale, détour indispensable pour pouvoir nouer un dialogue apaisé avec les forces vives de demain. Il faut savoir qu’un comportement antisocial ou délinquant se construit dans un environnement méconnu ou inhabituel pour l’adulte, pour les parents et pour la société. Ce même comportement hostile et déviant soit-il, se nourrit de la faillite du modèle de société proposé.

S’agissant de la croissance démographique, il est temps d’assoir une vraie politique de planification familiale et d’espacement des naissances. Un langage de vérité s’impose : à celles qui viennent accoucher sur le sol français de Mayotte pour espérer avoir « des papiers français », à défaut de pouvoir rendre nos frontières hermétiques, « un enfant » suffit. Dans le milieu des années 90, les mahorais et mahoraises avaient accepté le principe de « 1, 2, 3 bass ».”

Issihaka Abdillah

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