Mayotte par Le Journal de Mayotte , mardi 4 janvier 2022 à 05:15

Tribune Mouhoutar Salim : « Changeons de paradigme en 2022 »

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La période des fêtes de fin d’année qui marque le terme du cycle d’une année calendaire, est propice à des introspections solitaires et collectives, pour faire le point sur une année qui s’achève et ouvrir de nouvelles perspectives pour l’année qui se profile. Qu’en est-il pour Mayotte et les Mahorais ?

2021 : un climat social lourd

Tous les Mahorais ont pu vérifier tout d’abord, que les caillassages des transports scolaires et des véhicules des particuliers en 2021 auront été « massifs et nombreux ». Très logiquement, l’année 2021 a été marquée par des tensions sociales dans de nombreux secteurs privés et publics, par une grande déception de la population quant à la convergence des droits sociaux individuels, mais aussi par d’énorme retard dans l’utilisation des fonds européens. L’emploi mahorais est à son niveau le plus bas (36%)1. Pendant ce temps, l’économie que ce soit dans le transport (aérien et terrestre), l’automobile, les assurances et la grande distribution, échappe totalement aux Mahorais et reste le réceptacle de l’immigration clandestine qui constitue, au-delà des discours officiels, un « décor désormais permanent ». La population d’immigrés clandestins ne cesse d’augmenter tandis que les Mahorais ne cessent d’aller chercher à la Réunion ou en métropole les droits sociaux qu’on se refuse à leur accorder ici.

Cette transplantation massive de populations étrangères démunies hors de leur cadre familial et social, c’est la transformation de villages entiers en bidonvilles, c’est l’explosion de la natalité dont la maternité est en voie de dépasser les 10000 naissances en 20212 . C’est la survie du système scolaire mahorais qui est déstabilisé. C’est la délinquance pour ceux qui ne peuvent vivre autrement et l’insécurité permanente. C’est l’augmentation du nombre des mineurs non accompagnés et totalement isolés. Ce sont les réguliers naufrages des Kwassa-Kwassas faisant du lagon de Mayotte, l’un des plus grands cimetières du monde. Ce sont les choix politiques de Mayotte qui pourraient être inversés et les équilibres sociaux qui risquent d’être bouleversés.

“30% des habitants n’ont pas accès à l’eau courante”. Ici, une borne fontaine parmi les démolitions d’habitat insalubre de Carobolé (Koungou)

Par ailleurs, les grandes infrastructures de désenclavement aérien (piste longue), terrestres (routes) et maritimes attendues par tous les Mahorais ne voient toujours pas le jour. Cette piste longue (toujours reportée sine die) aurait permis à toutes les compagnies de desservir Mayotte de façon concurrentielle et de jeter les bases d’une véritable politique de développement touristique. Le secteur agricole qui requiert une attention particulière en raison de son importance dans le tissu socioéconomique mahorais paraît négligé. Mayotte offre encore aujourd’hui des conditions insuffisantes de salubrité pour ses habitants : 30% des ménages n’ont pas accès à l’eau, l’assainissement de l’île nécessiterait un investissement de plusieurs milliers de millions d’euros. La collecte et le traitement des déchets ne sont pas suffisamment bien organisés.

Enfin, les Mahorais vivent un climat social lourd qui les heurte profondément et qui s’est traduit par des violences physiques jusqu’aux homicides, en Petite Terre, Mamoudzou, Mtsangamouji, Chiconi, Mtsangadoua, Koungou etc., des violences contre les institutions de la République (lycée de Kahani), à la (mairie de Koungou), à (Bandrélé) et les élus à Ouangani, et contre les forces de l’ordre, ainsi que des violences intervillages (Miréréni-Combani). C’est dans ce climat que Mayotte a vu partir, d’une part, deux figures politiques et morales de l’île : le Sénateur Honoraire Marcel Henry, qualifié par les Mahorais de « Layi-Lahi » terme shibushi qui veut dire « Grand homme », qui était lui – même le combat pour Mayotte française et Mouchoula, une des grandes figures des chatouilleuses, et d’autre part, Achiraf Bacar, l’un des pionniers de l’éducation nationale.

S’affirmer en 2022 

Avec cette nouvelle année qui arrive, je veux d’abord à titre personnel, présenter ici mes vœux de bonheur personnel et familial, de santé et de réussite pour le nouvel an 2022 à toute la population de Mayotte et sans distinction communautaire. Mais les vœux, s’ils sont rituels, ne sont pas une simple incantation. Il dépend de chacun de nous que l’année 2022 soit bonne ou non, puisque nous pouvons, par nos actions personnelles et nos choix collectifs, en orienter le cours. Ce pouvoir, nous devons l’exercer par nos choix politiques. En effet, comme pour toutes les collectivités françaises, Mayotte entrera en 2022 dans la longue ligne droite électorale qui sera ponctuée par quatre rendez-vous capitaux. Et chacun devine qu’avec ces rendez-vous électoraux, les deux tours des présidentielles suivis des deux tours des législatives, l’année 2022 sera fertile en évènements politiques susceptibles d’influer de façon importante sur l’avenir social du 101ème département. Cet avenir est en réalité conditionné par les solutions à apporter à des problèmes cruciaux d’une toute autre importance : maîtrise de la démographie et de l’immigration clandestine, éducation, formation et emploi des Mahorais, place des Mahorais comme acteur de leur propre développement, développement économique, social et environnemental de Mayotte et équilibre entre tradition et modernité.

Communiquer sur le planification des naissances, une priorité insuffisamment assumée

La conviction exprimée ici est que, sans être certaine, la solution positive à ces problèmes se trouve dans le cadre de l’achèvement du processus de départementalisation entamé le 29 mars 2009, mieux que dans tout autre statut, et qui avec une ère nouvelle, mène à celle du droit commun.

Les 12 et 24 avril 2022, Mayotte saisira ces présidentielles pour montrer à tous ceux qui spéculent sur son vote qu’elle s’intéresse à eux comme ils s’intéressent à elle, ni plus ni moins.
Les 12 et 19 juin se présenteront les législatives, là encore, Mayotte saura s’unir pour donner à la population dans les deux circonscriptions des élus à même de conseiller le gouvernement sur la conduite d’une politique publique conforme aux enjeux du territoire notamment, en ce qui concerne la démographie, la formation, le socioéconomique et la sauvegarde des identités mahoraises.

En effet Mayotte est confrontée à une croissance démographique soutenue en raison à la fois de l’immigration clandestine et du fort taux de natalité. Cette augmentation dynamique de la natalité s’explique par un solde naturel positif résultant du fort taux de natalité et du faible nombre de décès et de l’immigration clandestine, qui conduit à un surcroît de mères d’origine étrangère dont le taux de fécondité est deux fois plus élevé que celui des femmes nées à Mayotte.

Cette pression démographique crée des déséquilibres majeurs notamment : un faible accès à l’éducation, une dégradation de l’environnement et une précarisation des conditions de logement, un ralentissement de l’accès au confort sanitaire de base. Il importe dans ces conditions, d’une part, de maîtriser la natalité qui requiert des efforts de prévention et de réactiver la planification familiale et d’autre part, que l’ensemble des règlementations nationales applicables en matière de lutte contre l’immigration irrégulière soit étendu à Mayotte. Dès lors, l’étranger suspecté de résidence irrégulière doit être traité avec humanité et respect de ses droits comme c’est le cas partout en France.

S’agissant de la formation, s’il y a un domaine où l’égalité républicaine est gravement malmenée à Mayotte, c’est bien dans ces secteurs constitutifs du socle de la citoyenneté française. Le système éducatif mahorais, loin d’assurer l’égalité entre les citoyens malgré les efforts accomplis, perpétue encore l’inégalité des chances. Les Mahorais et en particulier les jeunes, veulent obtenir via la formation, les moyens de travailler et de créer de la valeur ajoutée locale. Ils ne veulent pas installer Mayotte dans un assistanat sans gloire et en réalité dangereuse. Face à l’ampleur de la tâche à accomplir dans le domaine de la formation, il convient surtout par référence à la convention de formation des cadres en Nouvelle-Calédonie, d’élaborer un programme précis des objectifs qualitatifs et quantitatifs à atteindre, quitte à conclure des contrats pluriannuels donnant lieu à des réalisations. L’université de plein exercice constitue un outil d’accompagnement indispensable.

En matière de développement économique et social, le projet de loi-programme Mayotte en cours devrait rapidement remettre Mayotte sur les voies de la prospérité mais aussi de l’égalité sociale et de la responsabilité locale.

Enfin, la société mahoraise se caractérise par ses multiples particularismes qui lui valent d’être reconnue comme une véritable communauté autochtone de la République. Par le traité du 25 avril 1841 et les déclarations du commandant Passot, premier commandant particulier de Mayotte à la prise de possession de Mayotte, le 13 juin 1843, la France s’est solennellement engagée à respecter la personnalité mahoraise3. Ce subtil et fragile équilibre entre une personnalité malgacho-bantoue, une culture musulmane-animiste et une aspiration franco-européenne qui caractérise l’identité complexe des Mahorais, exige une prudente évolution des mentalités et des pratiques pour éviter tout bouleversement préjudiciable à la cohésion sociale et culturelle dans l’île.

Salim MOUHOUTAR
Auteur-Conférencier

1 Cf. : JDM du 17 décembre 2021
2 https://lejournaldemayotte.yt/2021/11/26/mayotte-en-voie-de-depasser-la-barre-des-10-000-naissances-cette-annee/
3 https://mjp.univ-perp.fr/constit/km1946.htm

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