Mayotte vendredi 10 avril 2020

Tribune : « Quand les dieux des élections nous sont tombés sur la tête »

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« Nous aurions voulu un titre évocateur mais au final, nous nous sommes ravisés à retenir celui-ci moins accrocheur mais révélateur. Le premier tour des élections municipales a eu lieu le 15 mars 2020 avec son lot de polémiques. Entre les partisans du maintien et les opposants, les débats se sont éternisés avec des arguments respectables de part et d’autre. Nous retenons que dans un peu plus 30.000 communes, l’élection est acquise dès le premier tour. Les spécialistes estiment que les élections conclusives dès le premier tour pourraient être acquises, même son de cloche au niveau du gouvernement. Reste l’épineux problème du deuxième tour pour les élections non acquises. Prévu initialement le 22 mars, il n’aura finalement pas eu lieu. La crise sanitaire et les mesures de confinement ont amené les autorités à évoquer un report à la date du 21 juin 2020, naturellement si la situation sanitaire le permet. On sera de toute façon à la limite du droit. Le code électoral est, on ne peut plus, formel : «  Le scrutin des municipales a lieu un dimanche, en cas de deuxième tour de scrutin, il y est procédé le dimanche suivant le premier tour » (article L-56). Les textes sont donc clairs et il n’est pas facile à priori de tout changer dans l’entre-deux tours.

Mais dans l’histoire politique, certaines circonstances conduisent à provoquer des entorses. Et c’était en 1973 que le préfet de la Réunion de l’époque avait décidé de reporter des élections. Les faits remontent au dimanche 4 mars 1973, dans la deuxième circonscription législative de la Réunion où le représentant de l’Etat avait repoussé aux dernières heures l’organisation des élections à cause des fortes pluies provoquées par le cyclone Lydie. Pour le cas présent, il y a le COVID-19, c’est une pandémie mondialement mortelle, qui symbolise des circonstances exceptionnelles pouvant justifier un report du deuxième tour des élections municipales. Les spécialistes de la matière électorale ont l’occasion de rivaliser d’arguments à la lumière de la constitution et des textes en vigueur.
Toutefois, l’exécutif table sur octobre 2020, avec toutes les précautions et les réserves d’usage à l’endroit des circonstances du moment. On évoque aussi la date de mars 2021 avec l’éventualité de refaire l’intégralité du scrutin dans les 4.000 communes où aucune liste ne l’a emporté au premier tour, ce qui reviendrait à adosser ce scrutin aux élections départementales et régionales. Après tout, ce ne serait pas la première fois que les maires exerceront 7 ans au grand dam des opposants. Bien que la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 d’urgence, dans ses dispositions électorales prolonge le mandant des conseillers municipaux(…), elle ne fixe pas une date butoir. Ainsi s’installe « un intérim durable ». Le mandat des conseillers municipaux sortants arrivant à terme le 31 mars 2020, ceux-ci expédieront les affaires courantes (…). Les élections sénatoriales prévues en septembre pourront aussi être reportés.

Issihaka Abdillah : “La magie des élections au suffrage universel est rompue”

Et quid de la limite de dépôt des comptes de campagne ? La Commission Nationale des Comptes de Campagne et des Finances Publiques (CNCCFP), sur son site internet urgence info communique dans les termes suivants : « Par exception aux dispositions l’article L.52-12 alinéa 2 du code électoral, la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 d’urgence pour faire face à l’épidémie de COVID-19 a modifié la date limite de dépôt des comptes de campagnes :
• Pour les listes des candidats non admis ou ne présentant pas leur candidature au second tour, le 10 juillet 2020 à 18 heures (cela concerne évidemment les listes présentes dans les communes où le conseil municipal a été élu au premier tour) ;
• Pour les listes de candidats présentes au second tour, le 11 septembre 2020 à 18 heures, si le second tour se déroule avant fin juin 2020…»
Voilà qui règle un point important de la vie d’une élection. Il faut bien que les candidats se conforment au droit et que le remboursement des dépenses de campagne électorales s’opère.

A Mayotte, les élections municipales sont particulières mêlant folklore et démocratie. Il y a le travail de coulisses, une étape décisive. Le candidat prétendant constitue son équipe de campagne, évalue la logistique et sa mise en place. Il met en place le plan de financement de la campagne électorale, qui, en fonction de sa disponibilité, va définir les moyens matériels de campagne. Le candidat n’a pas le droit de rater son entrée en campagne. Il faut une mobilisation tape à l’œil de nature à saper le moral des adversaires. Tout y passe, la location des services des associations culturelles des femmes et des hommes : CHIGOMA, MBIWI et autres danses modernes et traditionnelles pour les animations. Durant plusieurs semaines, il faudra animer les villages et les quartiers, prendre d’assaut les places publiques. Les équipes s’organisent en suivant un rituel bien rôdé.

Le choix de la tête de liste

“Généralement, l’individu choisi pour intégrer une liste ne refuse pas”

Il répond à plusieurs critères plus ou moins transparents : sa notoriété, sa disponibilité mais aussi l’étendue de sa famille et de son réseau d’amis, de connaissances, sa proximité sociale et sa docilité à l’égard des leaders de son parti et de la notabilité. Il y a aussi les autres, ceux qui ont fait dissidence ou scission et les candidats isolés. Ils organisent leurs candidatures autour d’un cercle d’amis généralement non encartés à un parti politique. La constitution des listes va s’opérer presque dans les mêmes conditions. Généralement, l’individu choisi pour intégrer une liste ne refuse pas. Il arrive qu’il demande un temps de réflexion pour informer sa famille et son entourage. « On ne refuse pas car c’est l’appel de Dieu », disent certains sur un ton presque fataliste. Tous les moyens sont activés pour compléter les listes y compris le débauchage dans les partis traditionnels.

L’investiture de la liste

Vient ensuite l’investiture officielle de la liste, une nouveauté. Le candidat tête de liste et ses colistiers se présentent devant les militants et les sympathisants. Précédemment, les noms des colistiers étaient soigneusement gardés en secret. Il ne faut surtout que la liste nominative soit connue des opposants. Le risque de pression ou de débauchage est possible. Jusqu’au dépôt officiel de la liste et sa validation par le service des élections de la Préfecture, les états major des candidats sont sur le qui-vive et la pression est palpable. Cette année, nous avons assisté à des doublons, un exemple de risque à prévoir et à maîtriser.

La campagne électorale

Enfin, la période de la campagne électorale officielle proprement dite est ouverte. Les candidats sillonnent les villages en compagnie de leurs militants et sympathisants suivant un calendrier et un timing bien arrêtés. De véritables shows à l’américaine au cours desquels les candidats rivalisent d’ingéniosité et d’imagination durant les meetings: décoration et jeux de lumière, sons et images pour les besoins des réseaux sociaux, Salouvas ou tee-shirts à l’effigie du candidat, tube musical concocté par l’artiste de son choix à la gloire de la tête de liste et de ses colistiers, bref une mise en scène millimétrée tel un plateau hollywoodien. C’est un travail titanesque qui mobilise durant presque un mois les énergies, des moyens logistiques et des moyens financiers. Voilà une des facettes d’une élection municipale à Mayotte.
L’autre facette consiste à aller à la rencontre des électeurs, généralement le soir : l’épisode des porte-à-porte s’ouvre, plus efficace en termes de pénétration du produit-candidat. C’est un moment prenant mais payant lorsque le candidat n’a pas encore acquis la notoriété et le charisme d’un baron. Il faut rencontrer les électeurs, échanger avec eux et connaître leurs doléances. Il faut avoir une oreille attentive pour pouvoir décoder une catégorie de messages peu communs et bien éloignés des préoccupations d’un candidat à la mairie. Les novices perdent patience mais aussi les élections. Régulièrement on entend : «  Tel groupe, de tel quartier veut bien voter pour vous mais il a besoin de vous rencontrer ». Tous les candidats sont susceptibles de recevoir le même message et ils s’exécutent. Mais, on ne saura jamais où se situe la vérité au moment d’aller aux urnes. S’invitent aussi dans ce scénario déjà complexe, les personnes supposées dépositaires des pouvoirs occultes en lien direct avec les esprits des anciens. Elles prédisent au candidat la victoire à condition de réaliser ou respecter tels rituels, un facteur qui échappe complètement à la science politique.

“Les gros partis ont intérêt à la multiplicité des listes”

Les candidats ne l’évoquent pas publiquement seulement au sein d’un cercle très restreint : ils subissent une pression de tout genre. Et c’est pour cela que nous nous interrogeons. Pourquoi une pléthore de candidats malgré une telle pression et une infernale débauche d’énergie ? Pas moins de 80 listes étaient en compétition pour les élections municipales des 15 et 22 mars 2020. Parmi elles, nombre d’anonymes se portaient tête de liste dont les motivations interrogent. Recherche d’attention médiatique ? Volonté de représenter une alternative ou une alternance ? Manœuvres déguisées en faveur de tel ou tel baron local ou territorial en vue des élections sénatoriales ? Règlement de comptes à l’intérieur d’un même parti politique ? Les interrogations qui entourent la pléthore de prétendants à la magistrature communale sont légion. Voici un déchiffrage:

Alternative, alternance: difficile récolte des suffrages
Il y a des têtes de listes dont le nom est moins familier, voire totalement inconnu. Une chose est sûre, ces derniers n’ont pas beaucoup bouleversé le scrutin au premier tour cette année. Outre la difficile récolte de suffrages, ils ont difficilement atteint la barre de 5% de suffrages exprimés permettant à la fois le remboursement des dépenses campagne électorale mais aussi la possibilité de participer aux négociations sur les jeux des alliances pour le deuxième tour. Aux yeux des électeurs, ils ne constituent ni alternative, ni alternance.

Alliances forcées et transhumances
L’électorat n’est pas élastique. Les grandes formations politiques au pouvoir ou dans l’opposition ont tous intérêt à la multiplication de l’offre de candidatures. Sûrs de leur potentiel pour une admission au deuxième tour, ils ouvrent grand les portes de négociations le moment venu. Les alliances contre-nature naissent car après tout c’est la victoire finale qui compte. Se porter candidat dans une stratégie de gestion d’une carrière politique est un autre argument avancé mais reste marginal. Cependant, il ne laisse place au doute quant au futur ralliement des petits candidats à une des listes les mieux placées. Néanmoins, les partis politiques se gardent bien de passer des accords en amont. Il y a un risque de s’exposer à toutes sortes de manœuvre dès le premier tour. Dans ces conditions, une fois le premier tour terminé, il est évident qu’il y a une forte transhumance des petits candidats vers les plus gros. A Mayotte, l’électorat a tendance à aller du côté du probable gagnant.

Règlement de compte, dissidence et scission

Les grosses formations organisent des primaires. Ici, les LR en 2016

Les grandes formations politiques organisent en général des primaires pour désigner les têtes de liste. Les résultats issus de ces primaires n’agréent pas forcément les barons locaux. D’autres ont fait le choix de la scission pour garder le leadership du parti. Ils ont fini par se départager devant les tribunaux. Dépositaires de l’encrage régional, des personnalités locales de premier rang n’hésitent plus à braver l’autorité des chefs de grands partis. Ils se portent eux-mêmes candidats ou soutiennent des listes opposées aux directives de leurs partis avec des résultats probants pour certains mettant en difficulté les candidats officiels. Il y a le cas de ceux qui ont gouverné ensemble mais ne s’apprécient que modérément aujourd’hui. Ils étaient adjoints au maire de l’exécutif sortant. Ils ont conduit des listes ou intégré de nouvelles listes. Ceux-là n’ont pas eu la réussite escomptée.

Dans notre dernière tribune, nous avons parlé des conséquences de l’intérim politique sur l’économie. Nous aurions voulu des exécutifs stables pour affronter les nouveaux défis. Hélas ! Le COVID-19 et les mesures de confinement ont douché les ardeurs. Une nouvelle période d’incertitude électorale va ainsi s’ouvrir : nouvelle période de campagne électorale synonyme de nouvelle liste, de nouvelle stratégie, de nouvelle dépense (…) Qui tiendra encore ? Qui disposera d’assez de moyens physiques, matériels et financiers pour conduire encore une liste dans un intervalle de seulement 6 ou 12 mois ?
Les résultats connus au premier tour du 15 mars 2020 ont mis à nue les forces en présence dans les communes. Désormais, les électeurs ont connaissance des forces et des faiblesses de chaque candidat. L’électorat va réfléchir à deux fois avant d’apporter son suffrage à tel ou tel candidat. La magie qui caractérise une élection au suffrage universel est rompue. Les états major des candidats ont à y réfléchir pour apporter des certitudes favorables aux électeurs, ce ne serait pas une évidence. De nouveaux rapports de force se sont installés dans les communes qu’il convient de prendre en compte. Voilà une nouvelle équation à résoudre par les états major des formations politiques.
A défaut d’un second tour qui fixe réglementairement les listes admises et les possibilités d’alliance, une élection intégrale en octobre 2020 ou en mars 2021, ne produira pas une pléthore de listes. On peut aussi imaginer la formation de listes autour de grandes coalitions ou de réconciliations. Nous invitons néanmoins à la prudence. A Mayotte, la science politique cherche encore ses repères.

En guise de conclusion, nous observons une vie démocratique des partis politiques troublée et déprimée depuis bientôt deux décennies. Atteinte du syndrome « de l’indiscipline,  du règlement des comptes, de la dissidence et de la scission, elle est gangrenée par le virus de la désobéissance démocratique ». La défiance permanente conduit à la disparition à petit feu des partis politiques en tant qu’organisation structurée avec une charte, des militants, une idéologie et des ambitions pour le développement politique, économique, social et culturel du pays. La démocratie abondante ou de façade a créé un mirage politique. Des maires, des conseillers de tout genre, des parlementaires élus de façon éphémère disparaissent au terme d’un mandat. Ils vont grossir la longue liste d’ex-élus tombés dans l’anonymat et avec eux des talents pour certains. Car ici, le mirage de la démocratie broie aussi les talents. Les illusions électoralistes des uns profitent aux barons dépositaires d’un ancrage local et régional. Le renouvèlement de la classe politique locale n’est pas pour aujourd’hui. De beaux jours se dessinent pour les caciques de la classe politique locale.

Issihaka ABDILLAH

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