Métropole par Bastia (AFP) , dimanche 9 janvier 2022 à 13:36

Jackie Gravini, retraitée "mascotte" et mémoire du tribunal de Bastia

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"Mémoire", "baromètre" ou "mascotte" du palais de justice de Bastia : Jackie Gravini, 64 ans, assiste à la quasi-totalité des audiences du tribunal corse depuis plus de 20 ans, une passion née au procès des accusés d’un de ses amis assassinés.

Cheveux courts gris, regard bienveillant, ce petit bout de femme, qui se présente comme "la mascotte" des lieux, ne passe pas inaperçue dans le tribunal.

Dès l'accueil, les agents la saluent. Dans l'enceinte du palais, greffiers, avocats et magistrats glissent salutation, sourire et prise de nouvelles à cette retraitée qui a travaillé pendant "une trentaine d'années" comme employée dans une épicerie fine.

"La justice m'a beaucoup appris", confie à l'AFP celle qui n'a été à l'école "que jusqu'en 3e". "Ca m'a apporté au niveau de l'écriture, je faisais des fautes, je n'en fais pratiquement plus parce que j'écoute les avocats, j'ai appris à m'exprimer", poursuit-elle.

Une justice qui la "passionne" mais qu'elle "ne comprends pas toujours" et qui "devrait être plus sévère", selon elle.

C'est un drame qui lui a fait découvrir les prétoires: "J'ai perdu un ami très cher, assassiné en 2006. J'ai suivi le procès de son assassinat en 2008 aux assises de Bastia et depuis j'ai enchainé".

"Cet ami avait un piano-bar à Bastia. Il était racketté et à un moment donné, il en a eu marre de payer, alors les gens lui ont donné rendez-vous et ils l'ont assassiné et jeté dans un ravin", se remémore-t-elle.

D'abord acquittés", les accusés ont été "tous condamnés à entre 15 et 20 ans de prison" en appel, ajoute-t-elle.

- "Très instructif" -

Depuis, elle assiste avec assiduité et sans prendre de notes, "quatre à cinq jours par semaine", aux audiences correctionnelles, comparutions immédiates et procès d'assises.

"C'est la mémoire de notre palais de justice", confie à l'AFP l'avocat Jean-Sébastien de Casalta.

Si elle s'intéresse avec fidélité à tant de procès, "ce n'est pas par curiosité malsaine" mais parce que "c'est très instructif, les plaidoiries des avocats, les réquisitions, le fonctionnement de la justice".

Sa présence est parfois mal comprise. "Un jour, un détenu m'a envoyé sa mère pour savoir pourquoi j'étais là". "Je lui ai dit: Dites à votre fils que je ne suis pas là pour lui, je suis les audiences, c'est ma passion".

Même en vacances à Nice, elle n'a pas résisté à aller suivre un procès aux assises. "Il a plu pendant cinq jours", se justifie-t-elle en souriant.

Née le 6 avril 1957 à Pietranera, dans le Cap Corse, dans le nord de cette île méditerranéenne, cette fille unique précise avoir perdu son père "dans un accident d'avion en 1962" et sa mère "il y a 20 ans d'un cancer".

"Je suis seule mais très entourée par de bons amis", souligne cette amatrice "d'info", de "téléfilms, séries policières et judiciaires", mais aussi de marche.

Stéphanie Pradelle, procureure adjointe de Bastia, qui "échange de temps en temps lors des suspensions d'audience" avec ce "témoin de l'histoire judiciaire bastiaise", salue "cet engouement pour la justice".

- "Fragment de la démocratie" -

"C'est intéressant parce qu'elle voit défiler tous les parquetiers, elle a parfois des commentaires sur la qualité des réquisitions et c'est la seule qui peut les comparer", souligne la magistrate.

Pour Me Francesca Seatelli, "Jackie, c'est le baromètre. Elle a un avis précis, circonstancié sur chaque avocat, sur les plaidoiries, c'est une source d'information précieuse même si aujourd'hui, elle est tellement rompue à l'exercice qu'on ne peut plus la comparer au juré lambda".

Un rôle de juré qu'elle "rêve" de tenir mais sans y arriver, faute d'être tirée au sort.

"Quand je vois des jurés qui se défilent, qui ne veulent pas, qui ont peur..., je me dis y a qu'à moi que ça n'arrive pas", regrette la retraitée qui aurait aimé travailler dans la justice, "plutôt côté décision".

Me Yassine Maharsi, du barreau de Paris, la voit comme "un fragment de la démocratie dont le regard-témoin console de la brutalité du procès pénal".

Pour lui, si "la justice est rendue au nom du peuple français", "cette expression, abstraite, prend tout son sens avec le sourire de Jackie".

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