Océan Indien par Imaz Press, mardi 26 décembre 2023 à 04:57

[PHOTOS] Fragile reprise d’activité : Les écoles de surf se battent pour exister

image description
image description

L’heure de la reprise a-t-elle sonné pour le surf réunionnais et particulièrement pour les écoles de surf de l’île ? Si on note un gros frémissement de la demande, du côté des professionnels, à l’épreuve des faits et de la mise en place de l’accueil du public, ces derniers persistent à penser que leur activité demeure encore trop dépendante des aléas du VRR (vigies requins renforcées), tout en répugnant à se tourner vers l’autre dispositif, le Water Patrol et ses EPI (équipements de protection individuels) utilisés sur le spot de Saint-Leu (Photo rb/www.imazpress.com)

Ce samedi-là, sur le spot légendaire des Roches Noires, Thierry Martineau reçoit un SMS qui le fait bondir de sa chaise.

Le président de la Ligue est outré. Tandis que le Trophée des Zanciens, célébrant les pionniers du surf local, se déroule sous ses yeux, le patron du surf péi vient d’être interpellé par quelques responsables d’écoles privées de surf qui se plaignent d’en être réduits au chômage technique à cause de la mobilisation des vigies, sur la compétition.

Depuis neuf ans bientôt qu’il existe, ce dispositif VRR (vigies requins renforcées), chapeauté par la Ligue réunionnaise de surf, est en effet une question de survie pour eux. Mis en place pour parer à la crise requins, il permet la sécurisation d’un périmètre délimité de glisse dans une ZONEX (zone d’expérimentation opérationnelle) grâce à la présence continue de plongeurs, caméras immergées, bateaux de surveillance, et autre drone.

Il est surtout indispensable au fonctionnement de leurs écoles privées qui en sont totalement dépendantes. D’où quelques grincements de dents quand ils ne peuvent pas en bénéficier ou qu’il est déployé comme ce matin-là, à d’autres fins.

"Mais on fait au mieux  pour contenter tout le monde!", s’emporte le président de la Ligue. S’il tâche de comprendre la frustration des "privés", Thierry Martineau n’oublie pas non plus qu’il est le représentant de toute la communauté du surf local.

A ce titre, grâce à la VRR, il doit satisfaire à la fois les clubs, les licenciés, faire fonctionner le pôle espoirs qui forme la future élite, sous la houlette de l’ancien champion Mathis Crozon, tout en exauçant si possible les vœux des écoles. Un défi permanent tant sa marge de manœuvre est étroite, dans un espace de jeu, la mer, rendu extrêmement complexe par le cadre réglementaire fixé par l’État.

- "On est confronté aux annulations" -

Depuis l’arrêté préfectoral de 2013 interdisant la baignade et toutes les activités nautiques hors du lagon et des zones surveillées, ce dernier a certes rouvert les vannes de la pratique en autorisant la VRR, mais les moyens humains et financiers dont dispose cette dernière, même s’ils ont augmenté progressivement, demeurent encore limités.

La vigie ne se déploie en effet que sur un seul endroit à la fois, sachant que les spots idoines pour les écoles en matière d’initiation et de découverte ne sont qu’au nombre de deux : Trois-Bassins et les Roches Noires. Cela laisse donc peu de marge a fortiori quand il faut également intégrer un autre paramètre, en l’occurrence l’aléa météo.

Pour assurer une totale sécurité, celle-ci doit être au beau fixe. La visibilité dans l’eau pour les plongeurs de la VRR doit être optimale. Sans quoi, "on est confronté aux annulations !", se désespère Stéphane Lescarret, à la tête de l’école de surf de la Réunion, dont le camp de base est à Trois-Bassins.

"Dès qu’il pleut, dès qu’il y a de la turbidité avec une forte houle, on ne travaille pas car les vigies s’abstiennent... En octobre, je n’ai bossé que neuf jours, en novembre six. Heureusement qu’à côté, j’ai des activités comme le paddle et le kayak. Sinon, je coulerais" dit-il.

Un constat d’autant plus désespérant pour certaines écoles que la demande est quand même là. "On va dire que la reprise s’effectue en douceur avec c’est vrai des clients intéressés", explique Clément Lodého, à la tête de Papang Surf School à Trois Bassins.

- Moniteurs indépendants, rétribués à la prestation -

"Je suis ouvert depuis trois ans et globalement, ça se passe plutôt bien. Cependant, les annulations continuent de nous porter préjudice. On est tributaire du déploiement des vigies et des conditions météos. Pour ma part, j’arrive à m’en sortir de justesse mais je ne peux pas employer un salarié pour l’instant. Je suis obligé de faire appel à des moniteurs indépendants, rétribués à la prestation" détaille-t-il.

Pourtant, malgré cette conjoncture difficile, beaucoup de jeunes ont envie de monter leur propre business.  Thierry Martineau le confirme. "Nombreux sont ceux qui veulent effectivement se lancer et ouvrir leur école car il y a indéniablement de la demande. Les gens veulent en effet pratiquer maintenant qu’avec la VRR, on maîtrise le risque requins" note le président de la liguee de surf.

"On est d’ailleurs passé de deux à cinq écoles qui ont ouvert en peu de temps et sont demandeuses de vigies et de sécurisation. Il y a même deux autres demandes émanant d’écoles supplémentaires qui veulent se créer. Ce qui porterait le nombre à sept. Je constate juste que ça commence à faire beaucoup. Il y a trop de monde dans l’eau dans le cadre du dispositif . Il est urgent que l’on ouvre deux spots qui fonctionneraient le même jour, simultanément, avec la VRR" déclare-t-il.

- "Le dispositif VRR est en train d’atteindre ses limites" -

Les écoles l’appellent bien entendu de leurs vœux. En attendant, la Ligue planche sur des pistes d’amélioration. Son dispositif « vigies » qui fonctionnait du mercredi au dimanche est désormais ouvert depuis le 6 décembre dernier « sept jours sur sept », renseigne Hervé Geollot qui le pilote en tant que directeur des opérations.

"Notons aussi que l’on s’est déployé 53 jours en 2022, ajoute le même. Et qu’à ce jour, en 2023, on en est à 80 jours de déploiement. On devrait même finir l’année entre 85 et 90".

"On est au maximum de ce qu’on peut faire notamment pour les écoles, assure pour sa part Thierry Martineau. Le dispositif VRR est en train d’atteindre ses limites".

La possibilité d’ouvrir aux écoles le spot du Simulateur à l’Etang-Salé serait malgré tout étudiée pour « le deuxième semestre 2024 », assure le président de la Ligue. Cela répondrait à la demande venant du sud, où le vivier de jeunes surfeurs est important, même si transporter la vigie loin de Saint-Gilles nécessiterait plus de moyens humains et logistiques et donc plus de frais.

- C’est quoi la Water Patrol ? -

Au passage, ce frein financier alimenterait la rancœur de certains « privés » à l’égard du Leu Tropical Surf Team Saint-Leu, qui bénéficie pour sa part de sa propre école associative à Saint-Leu (sur le spot de La Passe) et de son propre dispositif de sécurisation avec la Water Patrol, officiellement approuvée par l’Etat depuis mars 2021.

C’est quoi la Water Patrol ? A la fois de la pêche préventive, des jet-ski à l’eau et des EPI,  (équipements de protection individuels, interdits pour les moins de 12 ans) obligatoires, sorte de répulsifs électriques agissant contre les requins lorsque ceux-ci s’approchent trop près d’un pratiquant.

Un protocole certes validé par la DMSOI (direction de la mer sud océan indien), en fait les anciennes affaires maritimes, mais dont la plupart des autres écoles ne voudraient pas, jugeant ces EPI trop chers, pas encore assez fiables, tout en reprochant à cause de ce choix-là au Leu Tropical d’avoir privatisé le spot de Saint-Leu (cinq ZONEX avec La Gauche,  La Tortue, Le Cimetière, La Pointe des Châteaux et La Passe du Port) .

Interrogé par nos soins, Gilbert Pouzet, le président de l’association en question se défend quant à lui d’avoir mis en place "une concurrence déloyale" comme on le lui reproche.

"Nous avons présenté un projet en collaboration avec le CRR (centre sécurité requin) qui a été validé par l’État. Si nous avons opté pour la Water Patrol c’est parce que d’abord la vague de Saint-Leu était très longue donc difficile à surveiller. On a des courants assez forts dans la passe et autour du spot, des vagues qui peuvent atteindre 2,5-3m. Ce n’était donc pas possible de mettre des vigies sous l’eau, en raison de la turbidité de l’eau. Ensuite, chacun voit midi à sa porte. On nous tape dessus en disant que l’on a privatisé le site. Mais on ne privatise rien ! Il suffit de demander son agrément à la DMSOI" commente Gilbert Pouzet.

- "Qu’on ne me parle pas de manque de fiabilité" -

Quant à la question de savoir si ces EPI seraient beaucoup trop expérimentaux selon certains esprits critiques, il répond là encore. "Libre à eux ! Mais qu’on arrête de nous dire que l’on a la mainmise sur les spots de Saint-Leu. L’Aiko Surf School, une école indépendante a fait sa demande à la DMSOI, a obtenu son agrément et et a maintenant équipé toutes ses planches d’EPI. En outre, chez nous, les EPI sont testés et entretenus régulièrement vu qu’on en fait une utilisation quotidienne lance-til.

"Alors qu’on ne me parle pas de manque de fiabilité ! En tout état de cause, l’État n’aurait pas cautionné le projet s’il avait été caduque. Il l’a au contraire validé afin je crois de sortir du marasme dans lequel était plongée l’activité surf avec l’arrêté d’interdiction" dit encore Gilbert Pouzet.

Pour lui, il n’y aurait donc pas de mainmise exercée à tort par le Leu Tropical, sur le spot Saint-Leu.  « Il n’est pas interdit de venir dans la zonex avec son pôle de perfectionnement si on est équipé d’EPI », argue-t-il pour prouver sa bonne foi, ajoutant qu’il y a simplement des règles à respecter, dont une jauge dans l’eau sur le spot école de La Passe à ne pas dépasser.

"Aujourd’hui, on est passé de seize à vingt-quatre élèves maximum dans l’eau encadrés par trois moniteurs, explique-t-il encore. Les écoles peuvent tout à fait venir s’inscrire auprès de nous".

En définitive, dans ces querelles intestines qui alimentent le microcosme du surf, c’est la question de l’argent qui serait en arrière-plan. Les écoles estimant en effet ne pas avoir les mêmes moyens que les associations subventionnées et pouvant se permettre de s’équiper en EPI.

Un conflit larvé que la Ligue s’efforce de juguler en fédérant au maximum les énergies, pour que la relance de l’activité qu’elle a accompagnée se confirme en termes de licences. « Aujourd’hui, la reprise dans les écoles est manifeste, note Thierry Martineau.

"Avant la crise requins, il y en avait une quinzaine. Aujourd’hui, avec le redémarrage depuis trois ans, on pourrait en être bientôt à sept. Ce n’est pas encore assez, mais c’est une bonne reprise. Du côté des clubs, on constate également un redémarrage. Entre 600 et 700 licences à l’heure actuelle, ce sont grosso modo les même chiffres qu’’avant la crise requins. On est donc à nouveau confiant dans l’avenir du surf à la Réunion !" conclut le le président de la Ligue de surf.

fp/www.imazpress.com / redac@ipreunion.com


Ces articles pourraient aussi vous intéresser