Menacés de disparition (actualisé)

Bichiques : à trop les pêcher "vos enfants ne sauront pas ce que c’est"

Vendredi 21 Octobre 2011Pêche Bichique à la Possession

Le bichique est l’or gris de La Réunion : mais sur les étals, l’alevin se fait de plus en plus discret et se négocie entre 50 et 80 euros le kilo. Entre la pêche, le braconnage des adultes (cabot bouche ronde), la pollution des rivières, les barrages et les stations de pompage, le précieux poisson s’éteint, sans un bruit... (Photo d’illustration rb/www.ipreunion.com)

"Il y a une trentaine d’années, les femmes se mettaient à l’eau, plongeaient leurs jupons et les remontaient, plein de bichiques, raconte Anne-Cécile Monnier de l'association "Reflets d'eau douce" qui est aussi hydrobiologiste et photographe subaquatique. Ils étaient ensuite séchés sur les toits. Il y en avait tellement!" Et depuis une dizaine d’années, c’est le déclin. Le bichique disparaît, lentement mais srement des rivières de La Réunion. Il suffit de regarder les prix sur les étals, entre 50 et 80 euros le kilo… Bishik lé shèr, bishik i mont pi ! "Nous sommes arrivés à un point où c’est celui qui aura le dernier…," déplore Anne-Cécile Monnier qui a réalisé en 2017 un film documentaire sur le précieux alevin.

En 2013, la Deal (Direction de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement) a demandé une identification des espèces indigènes de La Réunion, résultat de l’étude: l’une des deux espèces de bichique, endémique de Réunion-Maurice. le Cotylopus acutipinnis est considéré comme "quasi-menacée." Une réévaluation faite l’année dernière le confirme: " nous pouvons le mettre en danger critique, en terme de classement," déclare Armand Métro, directeur de la Fédération de pêche et de protection du milieu aquatique de La Réunion

Le poisson mal aimé, le poisson mal connu

"Il est très mal connu, poursuit l'hydrobiologiste. Je l’ai croisé pour la première fois il y a quelques années dans le cadre de plongée en rivière à La Réunion. Je l’ai photographié et j’ai interrogé des Réunionnais: ils l’ont trouvé magnifique ne savaient pas ce que c’était… Tout le monde connaît le kari bishik mais le cabot bouche ronde, le bichique adulte, personne ne le connaît!"

Et pourtant… Ce poisson a un cycle de vie surprenant, en mer et en eau douce. Il se reproduit en rivière et colle ses œufs sous les cailloux. Une fois éclos, les larves vont se laisser porter par le courant, dévalant les cascades. Elles n’ont que 72 heures pour rejoindre l’océan pour aller se nourrir. Une fois dans l’eau salée, elles vont y rester quelques mois. "Nous ne savons pas vraiment où part le bichique durant cette période, est-ce qu’il suit les courants marins?," s'interroge Anne-Cécile Monnier. Puis, le bichique va revenir vers La Réunion, il va remonter les estuaires pour rejoindre les rivières. "Il va grandir, se reproduire et à ce moment il est considéré comme post-larve: de bichique transparent, il va se teinté et devenir le cabot bouche ronde."

Pêche du bichique, braconnage du cabot bouche ronde

Du moins s'il y arrive... les pressions exercées sur ce poisson sont multiples, à la fois directes et indirectes. Dans les causes indirectes les aménagements liés aux usages de l’eau dans l’agriculture ou encore le basculement des eaux. Parmi les causes directes, la pêche et le braconnage… "Une pression visible, perceptible par tout le monde, signale Anne-Cécile Monnier. On prend conscience de son impact lorsque l’on voit le prix au kilo du bichique" Entre 50 et 80 euros sur les étals des marchés. "Plus le poisson est rare, plus il est cher et plus il est cher, plus il est recherché, déplore-t-elle.

Tant qu’une réglementation claire n’est pas en place et surtout appliquée, rien ne changera." Pour la pêche des alevins, donc des bichiques, l’idée est de barrer les cours d’eau, les embouchures des rivières et les estuaires avec des canaux et des pièges à l’intérieur. "Le problème, soupire-t-elle, est qu’on ne laisse aucun passage pour que quelques bichiques puissent remonter pour aller se reproduire.

La réglementation veut qu’on laisse au moins un canal de libre. Mais ce n’est pas appliqué.". Et s’ils parviennent à passer entre les mailles des filets, ils sont attendus plus haut dans la rivière par… de l’eau de javel. "Des litres et des litres d’eau de javel sont déversés dans l’eau et les sens des pièges sont inversés, explique Anne-Cécile Monnier. Les poissons sont tués, asphyxiés et redescendent les cours d’eau pour se faire piéger." Un phénomène fréquent, observé par les riverains. Sur les parkings à proximité des cours d’eau on retrouve parfois des restes d’emballages: berlingot ou bidon de javel…

Et oui, ce n’est pas une nouvelle, tout le monde sait que le braconnage est maître dans les rivières de La Réunion, et d’après Armand Métro : "le bichique est l’espèce la plus ciblée". Il rappelle qu’il n’y a que neuf agents chargés de la surveillance de 1.500 km de cours d’eau et plus de 1.000 hectares de plan d’eau.

Un chiffre "clairement insuffisamment, ajoute-t-il, d’autant plus que nous avons une véritable culture du braconnage sur l’île." Le cabot bouche ronde, bichique adulte est lui aussi la cible des braconniers. Sa pêche est strictement interdite. "La kari bichique, oui, mais le kari cabot bouche ronde se fait aussi, soupire Armand Métro. Il a une grande valeur marchande, il faut compter 40-50 euros pour 300 grammes… Beaucoup plus que pour le bichique." Pour le pêcher, les braconniers construisent des dérivations et des barrages pour récupérer les poissons… avec en bonus, un petit peu d’eau de javel déversée dans l’eau. "Avant, nous relevions l’utilisation de produit beaucoup plus nocifs comme des pesticides ou des insecticides…" ajoute Armand Métro.

Réglementations et sensibilisation

Pour Anne-Cécile Monnier, les pêcheurs peuvent et doivent agir: "Ils devraient tout faire pour préserver cette ressource: le jour où il n’y en aura plus, ils seront les premiers impactés. Laisser les bichiques remonter, ne pas pêcher, c’est s’assurer d’une ressource pour les prochaines années." A notre échelle, des petits gestes peuvent également participer à la sauvegarde de l’espèce: comme ne pas déplacer les rochers où se trouvent les œufs des cabots bouche ronde, ne pas construire des barrages…

Du côté de l’Etat, les choses avancent, très doucement… "A maintes reprises, nous avons alerté le Préfet sur les activités de braconnage, explique le président de la Fédération de la pêche. Depuis 2015, les services de l’Etat ont commencé par encadrer la pêche des bichiques sur la rivière du Mât. Un arrêté explique comment pêcher, à quelle période… Il a eu du mal à prendre mais aujourd’hui, nous voyons que les pêcheurs vont dans le bon sens." La Rivière du Mât sert ainsi de "rivière pilote", Armand Métro aimerait étendre ce cadre réglementaire aux autres cours d’eau et "aller très très vite, c’est une nécessité."

Aux consommateurs également de jouer le jeu. "Mon objectif n’est pas de dire aux Réunionnais: arrêtez d’en manger pour préserver l’espèce, déclare Cécile Monnier. Ça ne marche pas. Cette pêche est ancrée dans les esprits, comme une tradition. Mais il faudrait faire comprendre qu’à force de pêcher, qu’à force de consommer, il n’y aura plus de bichique et vos enfants ne sauront pas ce que c’est." Pour la biologiste, le mieux serait d’interdire la pêche, pendant quelques années seulement:"l’objectif serait uniquement de faire perdurer l’espèce."

On l’appelle " bichique ", joyau des rivières réunionnaises, un film d'Anne-Cécile Monnier, production Reflets d'eau douce, 26 minutes.

nt/www.ipreunion.com

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